L’Église et le tango, articles du Figaro (1914)

 

On dit que le tango est d’une grande lascivité
Et c'est pour ça que Pie X l'a interdit…
Dans les salons élégants nos petites dames,
Avec leurs jupes étincelantes,
Font des diableries qui sont des folies,
En dansant le tango qui est un chaos festif. (Anonyme)

 

Le tango interdit

La Semaine religieuse du diocèse de Dijon publiera demain, 11 janvier 1914, un mandement par lequel l’évêque de Dijon condamne en termes sévères le tango, qu’il qualifie de « mode empruntée aux vachers de Buenos-Ayres ».

Nous nous élevons contre cette danse, ajoute le prélat, au nom de la dignité humaine, de la morale et de la religion. Ces abus sont réprouvés déjà par la bonne société des divers pays. Nous avons la ferme assurance qu’ils ne seront pas acceptés par les familles sérieuses de la Côte-d’Or.

La Semaine religieuse du diocèse d’Arras publiera également demain un mandement de l’évêque d’Arras condamnant le tango comme un divertissement dangereux, interdit aux fidèles.

Mgr Chesnelong, archevêque de Sens, interdit aussi le tango à ses fidèles.

Un avis publié dans la Semaine religieuse de Sens et d’Auxerre estime que cette danse est redoutable aux âmes chrétiennes.

10 janvier 1914.

 

Brève

L’Osservatore Romano doit publier, ce soir, une circulaire aux curés des paroisses du diocèse de Rome « contre, dit la circulaire, la danse inconvenante venue d’outre-mer, laquelle est gravement offensante pour la pudeur et a déjà été condamnée par de nombreux évêques et interdite même dans les pays protestants ».

4 janvier 1914

 

Les derniers soirs d’un condamné

Il semblait pourtant avoir la vie dure et rien ne faisait prévoir une fin si prochaine.

Depuis bientôt trois ans, il avait résisté à tous les assauts. La raillerie glissait sur lui sans prise et la colère tombait désarmée. Aux plaisanteries des ironistes, aux anathèmes des gens austères il ne répondait que par des conquêtes nouvelles.

Impudent, cynique, triomphant, il avait envahi cet été toutes nos côtes, tous nos pics, toutes nos plaines, tous nos vallons. Et se riant des décrets de proscription dont le frappaient au dehors les souverains, dès la rentrée méthodiquement il reprenait l’invasion de Paris.

Il n’avait qu’à parler pour voir s’ouvrir les coffre-forts et les portes. Un bel appartement à louer le tentait ; aussitôt on lui en livrait les clefs. Un local de théâtre était à son goût; on l’aménageait pour ses offices sur l’heure. Et partout une cohue de fidèles, des temples combles à étouffer...

Quant aux ministres de son culte, peu de desservants qui connussent pareils hommages. Devant eux, les deux maîtres légendaires de la femme devaient souvent baisser pavillon. Le professeur de tango finissait presque par les primer.

Sa science infuse, la réserve sibylline que lui imposait parfois son ignorance de la langue, sa hautaine sévérité qu’encourageaient encore les surenchères des clientes, tout l’avait peu à peu investi d’une sorte de caractère sacerdotal et supra-terrestre. II faudrait une Desbordes-Valmore pour chanter l’extase asservie où il jetait la plupart de ses pénitentes. Avec un sourire d’éloge, il leur faisait voir le ciel, comme par un geste de blâme il les plongeait dans le désespoir. Plus d’une pleurait en secret de ses réprimandes ; et si dans une dancing-house il daignait honorer telle autre d’un corte public, c’était, pour la bien-heureuse, en même temps qu’un inoubliable souvenir, une indicible félicité.

Assuré d’un fanatisme si fervent, aguerri par la résistance, enhardi par les succès, le tango pouvait désormais se croire hors de toute atteinte. Et l’on conçoit son accueil narquois au mandement de Mgr Amette. Les foudres de l’Église, qu’avait-il à en craindre avec tant de paratonnerres : l’engouement général, la popularité, pour lui toutes les femmes, toute la jeunesse sans parler des importantes délégations fournies par l’âge mûr et la décrépitude ? Alléguer les droits de l’art, la pureté des pas, se défendre, polémiquer, à quoi bon ? Tel Don Juan au Commandeur, le tango ne riposta à Mgr Amette que par le sourire.

Mais ce que c’est que de nous ! Un mois s’écoule. Changement à vue. Voilà le tango en détresse, avouant publiquement sa défaite, en appelant aux lois.

Hier, tous les journaux retentissaient de la plainte qu’il déposait contre Mgr Amette : cent mille francs réclamés pour dommages causés dans l’exercice de son culte. Et faits à l’appui : au lieu des deux ou trois repenties qu’on s’attendait à perdre, les fidèles qui désertent en masse, les temples du tango qui se vident, le désastre qui menace de s’étendre, bref la faillite à bref délai.

Quels que soient le dévouement et la foi de M. Spilson le distingué professeur qui assuma cette initiative, on conviendra qu’elle dénote chez lui une connaissance plus approfondie de la média luna que de nos mœurs fashionables.

Car, grâce aux attendus de sa plainte, voici révélé au public ce qui n’était hier que le secret de quelques initiés : Mgr Amette triomphe, la haute société s’incline, elle bannit sans appel le tango de ses salons.

Les blagues, la morale, les principes, le tango s’en tirait encore. Mais une consigne partie des grands salons, qui oserait maintenant l’enfreindre? Étant donnée même la rigueur de la discipline mondaine et la sorte de volupté que ses adeptes ressentent à s’y plier, il est probable que le tango sera lâché avec plus de frénésie peut-être qu’on n’avait mis à l’adopter. Un péché, on s’y risquerait, quitte à s’en faire absoudre ensuite. Tandis qu’une danse qui vous déclasse, jamais. Nous assisterons sans doute, là, à une émulation dans le reniement qui promet avec le passé les plus agréables contrastes

Émulation d’autant plus vive qu’on s’éloignera des sommets aristocratiques ou orthodoxes. Ainsi, nous lisions hier les interviews de deux éminents pasteurs protestants et du grand rabbin, tous unanimes à flétrir le tango. Certes, cet avis sévère ne pouvait manquer un jour ou l’autre d’influer sur leurs ouailles. Mais pour qui connaît l’empressement qu’apportent celles-ci à se signaler au premier rang, dans l’observance des règles mondaines, le coup d’épaule de Mgr Amette comme le coup de balai des grands salons n’auront sûrement pas retardé la séparation du tango et de ces deux classes.

De telle sorte qu’où tout avait échoué, la religion va aboutir par l’intermédiaire du snobisme ! N’est-ce pas le cas de rappeler avec Malebranche que la Providence n’agit que par volontés générales ? On lui reprochait presque le snobisme. On y voyait une création oiseuse sans portée, sans utilité. Nous voilà punis de ces blasphèmes. Nous savons aujourd’hui à quoi devait servir le snobisme. Il était désigné pour tomber le tango.

Adieu donc, infortuné tango, et tes charmants refrains. Adieu El Tigre, Como il va, Anda Banyo, Mi amigo ! Retournez à votre point de départ, rentrez à vos guinguettes d’origine, refaites la joie des Hurons, qui dansent avec ingénuité, dans l’ignorance des pas licites ou non.

Nous ne nous mêlerons plus à vos couples, dehors. Nous ne suivrons plus vos cadences, chez nous. Nous n’aurons plus pour vos pratiquants que des regards où l’indulgence masquera tout juste le dédain.

Et si, par une vieille habitude, aux accents de vos mandolines, nos muscles tressaillent encore, nos jarrets esquissent un corte, ce sera machinalement, sans regret, sans envie. Car pour les mondains qui se respectent, un plaisir ne cesse-t-il pas d’être un plaisir dès qu’il est mal noté, mal porté, mal vu ?

Fernand Vandèrem, 23 janvier 1914

 

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