Sem - Les Possédées

 

 Il faut lire ce texte non comme une condamnation, mais comme une satire.
Notons aussi que Sem est un observateur hors-pair, renseigné, subtil, et doté d’un beau brin de plume.
Les dessins sont de l’auteur. Double coup d’œil, donc, verbal et graphique.

 

Depuis quelque temps, tous les soirs, vers cinq heures, on peut voir, dans une des grandes avenues de l’Étoile, devant un immeuble de belle apparence, se produire un mouvement insolite, qui contraste singulièrement avec le calme de la façade muette, aux fenêtres éteintes. Sans discontinuer, d’impeccables automobiles déposent des femmes et des gentlemen du dernier chic qui, vivement, pénètrent dans la maison. Ces entrées furtives ont je ne sais quoi de suspect, de clandestin, qui intrigue. Les femmes surtout étonnent par leur hâte fébrile. La voiture encore glissante au ras du trottoir, elles en jaillissent, les portières battantes, et trébuchant dans leur robe étroite et sur leurs hauts talons, elles se précipitent vers le porche. En habituées, sans un mot, elles passent devant la loge et gagnent la cour. Tout y est sombre ; seules, au fond, les fenêtres d’un rez-de-chaussée, faiblement éclairées, laissent transparaître, à travers les persiennes, des ombres enlacées, ondulant au rythme d’une musique obsédante, qui trouble la paix bourgeoise des étages. Aux premiers appels de cette mélopée, l’allure de ces femmes subitement s’allège, leur démarche devient roulante, balancée. Happée par la cadence impérieuse comme sous l’impulsion d’une suggestion irrésistible, elles se dirigent vers l’appartement mystérieux, se dandinant en mesure, frémissantes d’impatience, jusqu’à ce que, la porte à peine entr’ouverte, sans prendre le temps d’enlever leurs renards, leur petit sac encore serré, pétri dans leurs mains nerveuses, elles s’abandonnent aux premiers bras qui les accueillent, qui les guettent.

Le lieu est étrange. C’est une suite de trois chambres, absolument nues, sans autres meubles que quelques banquettes dépareillées le long des murs, sans un tapis, sans rideaux aux fenêtres, sans un bibelot aux marbres des cheminées. Il y a dans cette installation sommaire quelque chose d’improvisé qui dénote une crise imprévue, la soudaineté d’un phénomène passager. Dans le vide de cet appartement sonore résonne étrangement cette musique que tapent et grattent dans un recoin un pianiste et un mandoliniste hébétés par l’obsession de ce rythme recommencé sans fin. On sent que ces malheureux jouent là depuis des heures et des heures sans répit. Mus par un tic nerveux, ils oscillent en mesure sur leur siège, et et temps en temps, pour se réveiller de leur torpeur, ils s’excitent et se galvanisent par des cris gutturaux et des coups de talon.

Dans cette atmosphère fiévreuse et vibrante, des hommes et des femmes, dont l’extrême élégance contraste avec la nudité de ce vague local, étroitement accouplés, modulent, serpentent, semblent ramper verticalement l’un contre l’autre, pareils à des ombres projetées sur un rideau qui frissonne ou reflétées dans l’eau mouvante. Leurs corps, enlacés, entrelacés, poitrine à poitrine et ventre à ventre, se frôlant, s’encastrant par des torsions appuyeuses, réglées et savantes, tournent lentement, se convulsent presque sur place aux accents de cette incantation triste et exaltée.

Singulier bal ! Pas un rire, pas un éclat de voix, nulle rumeur de fête. Rien que cette musique morne et angoissante et le glissement des pieds sur le parquet. Ces évolutions déconcertantes, cette quasi-immobilité tourmentée n’ont de la danse ni son emportement, ni son allégresse physique, ni son délire de mouvement. Ces gens attentifs qui se frôlent, se pétrissent mutuellement avec tant d’application opiniâtre et méthodique, pratiquent-ils du massage abdominal ? N’est-ce pas plutôt un moyen de volupté ? Est-ce un sport ou un vice ? Sont-ce des névrosés, des exhibitionnistes ou des maniaques ? Devant ces contorsions mystérieuses et lascives, on se sent mal à l’aise, avec une envie nerveuse de rire, comme si le geste caché de l’amour était brusquement dévoilé en public : on éprouve même cette sorte d’épouvante glacée qu’inspire la mimique incompréhensible des fous. Au milieu de tout cet inconnu inquiétant, on a la conscience d’être un intrus, un indésirable, un réprouvé, et on a envie de s’évader de ce cénacle inclassable, qui tient à la fois de la fumerie d’opium, de la maison de santé ou d’autre chose…

Mais bientôt cette première impression se modifie, se transforme. A mieux observer ces étranges danseurs, leur air sérieux et absorbé, leur frénésie contenue, bridée par le rythme mesuré, la sobriété minutieuse, calculée, de leurs mouvements scrupuleusement respectueux du rythme, souples, mais d’une précision pour ainsi dire liturgique ; à voir leur expression ardente de conviction et de foi, on en arrive à comprendre qu’ils accomplissent là une sorte de rite sacré. Les femmes sont en proie à une exaltation mystique, les regards en dedans, penchent des visages extasiés, les yeux clos sur un rêve intérieur, graves et recueillies comme des communiantes à la sainte table… tournante. Il se dégage de toutes leurs attitudes, même les plus sensuelles, quelque chose de supérieurement chaste, de noble, de religieux. J’ai retrouvé là exactement le même trouble indéfinissable ressenti jadis quand, pour la première fois, je vis les derviches tourneurs, dans une mosquée de Brousse, et il m’apparut que j’assistais, en plein Paris, à l’office d’une secte, que j’avais pénétré dans un sanctuaire, une des mille chapelles de ce culte nouveau qui passionne la ville et fait tourner les têtes, les âmes et les corps.

Vous l’avez deviné, le Tango !

 

* * *

 

À n’en pas douter les volcans, j’allais dire les Balkans, n’ont été créés que pour permettre aux Parisiennes de danser dessus. Depuis qu’on ne parle que de batailles et d’armements, il est singulier de constater que Paris n’est plus qu’un immense pont d’Avignon.

Ce n’est pourtant pas la première fois que l’on voit les Parisiennes se passionner pour une danse. On n’a pas oublié la vogue du cake-walk, fureur des salons et des théâtres, ni les [Elfes ?], pantins dorés, étoilés, enrubannés, qui furent le temps d’une saison le jouet à la mode, jusqu’à ce que Paris, rassasié de leurs airs penchés, achevât de les casser en deux.

Plus récemment sévirent le grisly-bear, le tukey-trot et le two-steps, dont la vogue dure encore. Mais ce ne sont là que gambades de nègres en goguette, innocente rage de mouvement, les explosions de la gaieté trépidante, presque électrique de cette race yankee qui dégage son excès de fluide et détend ses nerfs par des réflexes cadencés, tantôt se dandinant cocassement à la façon des ours, tantôt martelant le sol avec des battements précipités de semelles colophanées qui crissent et trépident en tic-tac pressé de typewriter. Mais qu’est-ce que ce déchaînement d’une joie purement physique, presque animal, ce plaisir superficiel, à fleur de peau, à côté du tango, grave et passionné ? Il éveille en nous des sensations, des émotions autrement aigües et complexes. Il y a en lui la force mystéieuse d’un symbole, une magie, un sorilège qui enchantent, un charme qui troublent l’âme et les sens, vous pénètrent jusqu’aux moelles et qui devait agir profondément sur les nerfs de ces Parisiennes déjà intoxiquées de morphine, d’opium ou de cocaïne, avides de contacts inédits, de jouissances artificielles et stériles.

Vous avez pénétré avec moi, il y a quelques jours, dans une des chapelles secrètes de ce rite nouveau, et constaté le côté extatique et religieux qui fait de ces réunions comme des sortes de vêpres païennes, une résurrection des antiques mystères d’Eleusis.

Depuis cette névrose a fait de terribles progrès. Par une marche foudroyante, elle s’est répandue sur tout Paris, a envahi les salons, les théâtres, les bars, les cabarets de nuit, les grands hôtels et les guinguettes. Il y a les thés-tango, des expositions-tango, des tango-conférences. La moitié de Paris se frotte à l’autre. La ville entière est entrée en branle : elle a le tango dans la peau. on a dédié au tango d’immenses cathédrales où un peuple de fanatiques, faisant ondoyer, avec une inconscience vraiment impressionnante, la houle d’innombrables derrières en transe, s’adonnent, sous les yeux de mille voyeurs, dans la lumière crue des lampes à arc, à cette mimique d’alcôve. Dans les plus beaux quartiers de Paris on a inauguré de hauts sanctuaires, dont le porche est gardé par des suisses bardés d’or, sortes de gratte-ciel artificiels, superposant quatre étages, tout ronflants de guitares, bondés de convulsionnaires, tandis que les couples qui n’ont pu trouver de place dans les salons encombrés miment le Tango de tout leur corps en attente partout où ils découvrent un recoin libre, dans les escaliers, dans le vestiaire, dans les lavabos. D’ailleurs tout tangue dans ces somptueux cénacles d’agités. On entend tinter les verroteries des lustres, on voit osciller les tableaux sur les murs, vibrer le thé dans les tasses. Jusqu’aux grooms de l’entrée, qui vont chercher les autos en esquissant un timide dandinement de leurs petites fesses écarlates.

Mais c’est encore dans l’intimité de ces modestes paroisses cachées, d’une discrétion toute aristocratique, que viennent, comme aux catacombes, se réunir les fidèles, les purs, les vrais croyants de cette primitive Église. Et c’est là que se réalisent les plus étonnants miracles.

N’est-il pas prodigieux, le spectacle de tous ces gens raffinés à l’excès, saturés de luxe et de confort, habitués des Ritz et des Palaces, acceptant de s’enfermer régulièrement tous les après-midi dans ce vaste local d’une installation plus que modeste, rudimentaire, et dont le service n’est assuré que par une humble servante ahurie, d’une simplicité toute évangélique ? N’est-ce pas encore plus surprenant de voir réunis, entassés dans ces trois chambres nues, risquant la plus étroite promiscuité, les spécimens les plus hétéroclites, les plus incompatibles de tous les mondes : de féroces snobs, jaloux jusqu’à la rage de leurs relations minutieusement triées, des aristocrates plein de morgue, imbus de tous les préjugés de caste, de vagues viveurs, rabatteurs de casinos et de claquedents, une princesse de sang, un grand d’Espagne, deux duchesses, des acteuses, des industriels, des officiers, des jeunes filles et des grues, des aventurières cosmopolites et des bourgeoises, confondus dans une même ivresse, le même délire du Tango ! Étrange mixture, curieux arlequin ! Tous ces gens si bizarres s’enlacent, s’étreignent les uns dans les autres, tournent et ondulent, recueillis et graves, sans heurt, sans dégoût, avec la plus parfaite aisance et la plus exquise harmonie.
Ces dames et ces demoiselles se prêtent leur danseur favori, échangeant des demi-sourires complices, des confidences à mi-voix : « - Prenez mon Pepe, princesse, il mène c’est un délice ! » « - Tu parles, Irma, s’il va fort le gosse ! » « - Oh ! Fernando, what a lovely media-luna ! » « - Petite mère, si je pouvais attraper le corte de Loulou Christi ! » Et la jeune fille, sous les yeux de la maman attendrie, s’abandonne aux bras du danseur attitré de Loulou ; elle se retrouve, au contact de la cheviotte râpeuse du complet, imprégnée du parfum évocateur et défendu, sur le corps souple de l’Argentin encore vibrant du tango précédent, un reste de l’ardeur initiatrice de la jolie artiste qui vient de s’y pâmer.

Et d’ailleurs, n’en doutez pas, ces jeunes gens, après avoir mêlé leur souffle, leur transpiration, leur jus, enchevêtré leur genoux, tressé leur jambes, fondu leur chair hérissée de désir, après avoir été brassés, amalgamés, touillés pendant des heures par le doux mécanisme de ce barattage en musique, reprendront, à la sortie, avec leur vestiaire, leurs préjugés, leurs dédains et leurs distances, et, – ayant secoué cet envoûtement à l’air salubre du dehors – ne se connaîtront plus.

D’où nous vient-il donc ce Tango prestigieux ? Quel est l’apôtre propagateur de ce rite étrange ? Qui nous a inoculé le microbe de cette névrose ? J’ai tenté d’éclaircir ce petit point d’histoire parisienne, de saisir l’origine de cette épidémie et d’en suivre l’évolution.

Et d’abord, précisons. Il y a tango et tango. Le tango espagnol, à boléros et castagnettes, aussi désuet qu’Otero et Tertojada, n’est plus qu’un vieux tambourin crevé, souvenir poussiéreux des cotillons d’antan. Seul existe le Tango argentin, l’idole du jour.

Tout le monde sait que les gauchos, moitié pâtres, moitié picadors, meneurs de bœufs et dompteurs de cavales, sont les paysans de l’Argentine, qui n’a pas toujours été le pays aux « estancias » modèles, si brillamment décrites par Jules Huret. Il y a à peine un demi-siècle la pampa s’étendait, vaste désert d’herbages, où ces farouches paysans vêtus de cuir, chaussés de bottes terriblement éperonnées, menaient une vie nomade et sauvage.

Comme les pasteurs de tous les temps et de tous les pays, depuis le Tityre de Virgile jusqu’aux Berbères de nos jours, qui promènent leurs moutons sur les hauts-plateaux de l’Atlas, jusqu’au petit pâtre brun sous son rouge béret dans la verte douceur des soirs sur la Dordogne, ces gauchos ont aimé, au déclin du jour, exhaler dans des chants tristes et simples les vagues rêveries de leurs âmes élémentaires, si près de la nature, subissant, comme les bœufs qui mugissent à l’agonie du soleil, la mélancolie des crépuscules. C’est sur la guitare espagnole qu’ils ont trouvé les accents d’une mélopée grave et passionnée, caractérisée par un rythme très spécial qui rappelle un peu l’habanera et aussi les chants tristes et sauvages des Indiens aborigènes. Les paysans du pays appellent ce rythme la milonga. Eh bien le tango n’est qu’une dérivation, un développement de ce thème, et c’est dans la milonga qu’il faut reconnaître l’origine bien rustique de cette danse qui bouleverse l’élégant Paris. Nous voici bien loin des savantes contorsions des jolies madames et de leur beaux Argentins aux cheveux laqués. Abrégeons.

Le tango, du fond des campagnes, parvint jusqu’à Buenos-Ayres, avec les convois de bœufs qu’escortaient jusqu’à la capitale ces bardes des pampas. Ils le jouaient et le dansaient dans les tavernes avoisinant les abattoirs, et nous verrons dans un dernier article cette mélopée berceuse des rêves des solitaires, cette danse pastorale s’avarier au contact de la basse population des bouges, et dégénérer, avilie par les contorsions obscènes, jusqu’à devenir une sorte de chaloupée argentine.

 

* * *

 

Au risque d’être excommunié, et bravant les anathèmes, j’ose profaner une idole et laïciser le divin tango. Mais avant d’oser ce geste d’iconoclaste, j’hésite, pris de scrupules. Pourquoi éteindre la lampe du sanctuaire et ne pas laisser à cette danse, qui ne fait de mal à personne, bien au contraire, sa poétique légende pastorale, son parfum sauvage des pampas ? Pourquoi être le sinistre empêcheur de tanguer en rond ? Hélas ! c’est mon devoir d’historien de dire impitoyablement l’impure vérité, que mon précédent article vous a fait entrevoir, et je vais demander pardon d’avance aux gentilles convictions que je vais froisser, aux charmantes illusions que je vais flétrir.

Buenos-Ayres, chacun sait cela, est une superbe cité presque entièrement neuve, dont les Argentins sont justement fiers. Mais sa prospérité inouïe est relativement récente, et il reste encore, dernier vestige de la ville primitive, un faubourg immonde, d’un pittoresque âcre et violent, qui porte le nom significatif de Barrio de las ranas (faubourg des grenouilles). Ce quartier, où est relégué la basse prostitution et où sont groupés les bouges et les lupanars de dernière catégorie, rappelle de loin l’ancien Riddeck d’Anvers ou le Chapeau rouge de Toulon. Mais ce qui donne à ce lieu un aspect unique, c’est l’architecture imprévue des constructions qui s’y élèvent. Il faut imaginer que ces bastringues sont uniquement construits avec des bidons à pétrole et des boîtes de conserve. Toute cette ferblanterie cliquetante, découpée en rosaces, tailladée en festons, en spirales et en lambrequins, arrive à réaliser des espèces de palais baroques, d’alhambras fous, d’eldorados saugrenus, dont les façades bariolées d’étiquettes multicolores : Standard oil, Corned beef, Chicago, Azucar de Tucuman, miroitent férocement au soleil de tous les feux de leur étamage reluisant d’huile, de graisse et de mélasse. Autour de ces édens poisseux s’élèvent de véritables buttes d’immondices, monceaux de carcasses, de poissons pourris, de débris de toute sorte, grouillant de rats et de vermine, déversés là chaque jour à pleines charrettes, et que la municipalité, par mesure d’hygiène, fait brûler à petit feu. De ces foyers infects s’élèvent des tourbillons de fumée pouacre, dont la puanteur est aggravée par le graillonnement des gargotes en plein vent. L’entassement dans ce même pourrissoir de toutes les scories sociales que rejette cette énorme ville en fermentation, voisinant avec l’amas des détritus de sa voirie, compose un tableau d’une horreur vraiment dantesque, et ce décor, fait de collines fumantes d’ordures, de volcans putrides, convient bien à ce Suburre de clinquant qui apparait, tout retentissant du vacarme enragé des orchestrions et des orgues mécaniques, comme une hideuse foire de la plus abjecte luxure.

La population qui hante ces bouges est composée en grande partie des déchets de l’immigration italienne, toute une basse latinité, métissée d’Indiens, écume des ports de la Méditerranée. Ces Apaches argentins qui rappellent, mais très montés en ton, les ruffians de Naples et les nervis de Marseille, portent, dans l’argot de Buenos-Ayres, le nom de « compadritos ». Très bruns, avec un teint de soupe à l’huile, ils ont le visage rasé au sang, sauf une mince moustache cosmétiquée.  Coiffés d’un feutre rabattu sur leurs yeux sombres, ils portent des cheveux très pommadés, assez longs et coupés net sur la nuque soigneusement tondue. Ce cou dénudé les rend encore plus sinistres en leur donnant vaguement l’air d’avoir subi la toilette du bourreau. Vêtus d’un veston court et d’un large pantalon qui s’écrase sur des bottines à très hauts talons, , la chemise étincelante de faux brillants, ils réalisent le type du voyou rastaquouère. Mais ce qui est particulièrement intéressant par rapport au tango qui nous occupe, c’est le caractère de leur démarche et de leurs attitudes. L’œil aux aguets, épiant les policiers ou surveillant le travail de leurs femelles, ils se glissent le long des bouges avec une souplesse cauteleuse, élastique, de félins en cage, le dos frôlant les murs pour se garder de quelque attaque en traîtrise, avançant , obliques et sournois, d’un pas de biais, le ventre en offrande, les jambes ployantes, ramassés sur eux-mêmes, comme prêts à bondir. Ils sont les vrais créateurs du tango argentin, qui n’est que le développement de leur allure disciplinée par un rythme et muée en danse. C’est ce déhanchement bassement lascif qu’ils continuent dans le tango auquel ils se livrent avec leur putas, au fond des bouges, pour charmer les loisirs du métier ou aguicher la clientèle. On retrouve, en effet, dans les variations du corte tous les caractères de cette démarche, de ce meneo [déhanchement], comme disent les Espagnols, les mêmes pas obliques à genoux joints, les mêmes contorsions lubriques, aggravées par des saccades cyniquement précises, toute l’obscénité simiesque des danses indiennes. Le Tango n’est que la danse du ventre à deux, la danse pour ainsi dire professionnelle des lupanars de l’Uruguay et de l’Argentine.

 

 

Eh bien chère madame, ne vous en déplaise, les voilà bien les seuls salons de Buenos-Ayres où triomphe votre divin Tango ; et vous reculeriez d’horreur en face de ces réalités répugnantes, devant ces compadritos huileux qui, aux accents de la triste milonga, se convulsent ignoblement, un œillet rouge fiché derrière l’oreille, décochant de leur bouche canaille, où charbonne un mégot, des jets de salive brune qui giclent par-dessus l’épaule de leur ninas pâmées, collées à eux !

A la suite de quel malentendu cette danse éhontée, bénéficiant de la vogue, du prestige de tout ce qui nous vient de l’Amérique latine, a-t-elle été adoptée par Paris sans contrôle ? Par quelle aberration le tango, dont le nom seul fait rougir, à Buenos-Ayres, une demi-mondaine de deuxième classe, est-il accueilli chez nous à bras ouverts par la meilleure société et dansé dans les salons les plus puristes ? Joyeuse énigme ! Il est vrai qu’entre l’Argentine et la France il y a un abîme, l’Océan, et que ce fruit exotique un peu trop pimenté pour nos climats a eu le temps, pendant ses vingt-cinq jours de tangage de dégorger son venin et d’évaporer son musc au souffle purifiant de l’alizé suave. Mais tout de même c’est miracle de voir comment des Françaises, avec leur sens exquis de la mesure, ont su le transformer et le mettre au point ; et je suis ravi, après cette débauche de descriptions affreuses, de reconnaître qu’à Paris certaines femmes du monde et même du demi dansent le Tango, un Tango un peu édulcoré, un peu parigoté, avec une grâce décente et légère, un air de n’y presque pas toucher, un petit genre pince-à-asperger du meilleur ton, où se manifestent le tact et le goût de ces fêtes, qui ont su faire de cette chaloupée de sauvage un flirt élégant de jambes fines et discrètes.

Elles nous vengent, ces vraies Parisiennes, de toutes les autres possédées qui, reniant le faubourg Saint-Germain pour celui des Grenouilles, tanguent sans vergogne avec une cadence de sommier. Quant aux français, bien peu arrivent à égaler la maîtrise des Argentins et des Espagnols. Leur style est trop orné, trop chargé de fioritures, pas assez concentré, pas assez compte-gouttes. Trop de zèle, messieurs les possesseurs ! Vos derrières soucieux, guettant la mesure, froncés comme des noyaux de pêche de toutes les moires de l’attention et de l’inquiétude obstinée. C’est une joie ! Ah ! vraiment ! trop de sérieux, trop de foi, trop de culte ! Laissez-nous éclater de rire en pensant que les tangos qui, à Buenos-Ayres, portent comme titres des noms de tenancières : La Laura, La Queca, ou des propos d’alcôve de ce jus : Morde me la camisa ! (Mords moi la chemise), sont baptisés, à Paris, de petits noms doucereux et gentils, comme Loulou ou Primerose.

Et le terrible gaucho Simarro, avec son profil aigu en bec de tomahawk, oh ! Paris, qu’en as-tu fait ? Une espèce de Fouquières de la pampa qu’on peut voir chaque nuit sur la moquette rose des restaurants à la mode, flanqué de tziganes à brandebourgs, faire voltiger dans des entrechats frénétiques ses larges pantalons de calicot brodé au nez des soupeuses ravies prêtes à se prosterner devant les molettes étoilées de ses énormes éperons d’argent comme devant les rayons d’un ostensoir.

Le tango de Paris, voyez-vous, c’est la peau de bête puante arrivant du fond de la Sibérie, souillée et infectée de miasmes, se transformant, aux mains magiques des fourreurs, jusqu’à devenir la précieuse zibeline, caresse tiède et parfumée aux épaules fragiles des Parisiennes ; c’est le havane noir et juteux, métamorphosé en une mince cigarette blonde et dorée ; le Tango de Paris, c’est le Tango argentin dénicotinisé.

Et quand il retraversera l’Océan, vous ne le reconnaîtrez plus, belles madames de Buenos-Ayres, votre tango de las ranas. Il vous reviendra paré de toutes les grâces de Paris, parfumé, ondulé, adorablement chiffonné, article de la rue de la Paix.

In Le Journal, n° 7.507 du 15 avril 1913, n° 7.519 du 28 avril 1913 & n° 7.539 du 18 mai 1913

 

 

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