Lettre d’Astor Piazzolla à Carlos Gardel

 

Astor Piazzolla enfant a connu Carlos Gardel à New York en 1934 et lui a fait visiter New York. En remerciement, le chanteur lui a donné le rôle d’un crieur de journaux dans son film El Día que me quieras. Près d’un demi-siècle plus tard Piazzolla écrit à Gardel, mort en 1935 dans un accident d’avion.

 

Photographie de plateau du film El Día que me quierasPhotographie de plateau du film El Día que me quieras

 

 

Lettre du crieur de journaux Astor au troesma Charlie

 

Buenos Aires, 1978

Cher Charlie,

peut-être que si je t’appelle Charlie tu te souviendras du gamin de 13 ans qui habitait New-York, qui était argentin et jouait du bandonéon. J’ai aussi travaillé comme vendeur de journaux avec toi dans El día que me quieras. Je t’ai surnommé Charlie quand tu m’as demandé une fois chez toi comment on disait Carlitos en anglais. Te souviens-tu quand je t’ai apporté une poupée de bois qu’avait sculpté mon vieux ? Ce matin-là tu m’as dédicacé deux photos, une pour Vicente Piazzolla et une autre pour « le gamin sympathique et futur grand bandonéoniste ». De 1934 à aujourd’hui, 1978, 44 années ont passé et vraiment je ne t’ai pas oublié. Te souviens-tu quand tu m’emmenais sur tes tournages dans les studios de la Paramount à Long Island ? Février 1934, la pire chute de neige de l’année, deux mètres et 10 degrés en dessous de zéro, et moi je traduisais tes madrigaux aux filles qui voulaient te connaître. Je n’oublierai jamais les deux bicyclettes que nous avons pris avec Tito Lusiardo et que nous avons cassées à force d’essayer de nous réchauffer.

Astor Piazzolla et ses parentsAstor Piazzolla et ses parents

Les après-midis, je t’accompagnais pour que tu t’achètes des vêtements dans les grands magasins de New-York. Nous parcourions Sack’s, Macy’s, Florsheim et finalement tu achetais tes magiques chemises à rayures verticales et horizontales. Des douzaines, avec des chaussures vernies, des borsalinos, etc. comme si le pognon te brûlait les mains. Je t’ai montré ma ville tout entière (j’étais fier de la connaître aussi bien ; en même temps… ça faisait 11 ans que je vivais là), surtout mon quartier, Greenwich Village, où je te faisais connaître les meilleures cantines italiennes et toi, avec ta tendance à prendre de la brioche, tu faisais gaffe ; sans compter les fois où tu es venu à la maison goûter les raviolis de la petite-mère Asunta avec un dessert de beignets de coing. Quel gourmet tu faisais !

Je n’oublierai jamais la nuit où tu as offert un asado à la fin du tournage de El día que me quieras en l’honneur des Argentins et des Uruguayens qui vivaient alors à New-York. Je me souviens qu’Alberto Castellano devait jouer du piano et moi du bandonéon, évidemment pour t’accompagner. J’ai eu la chance folle que le piano soit si mauvais que j’ai dû jouer seul avec toi qui chantais les chansons du film. Quelle nuit, Charlie ! Là eut lieu mon baptême de tango. Premier tango de ma vie et accompagnant Gardel ! Jamais je n’oublierai ça. Peu de temps après, tu es parti avec Le Pera et tes guitaristes à Hollywood. Te souviens-tu que tu m’as envoyé deux télégrammes pour que je vous rejoigne avec mon bandonéon ? C’était au printemps 1935 et j’allais fêter mes 14 ans. Mes parents ont dit non et le syndicat aussi. Charlie, ça m’a sauvé ! Ce n’est pas du bandonéon, c’est de la harpe que je serais en train de jouer !

Photo de Gardel dédicacée à Vicente PiazzollaPhoto de Gardel dédicacée à Vicente PiazzollaUne nouvelle étape de ma vie commence. Nous rentrons à Mar del Plata en 1936. Je tombe amoureux de la musique et j’étudie le bandonéon comme un fou. Mon bandonéon et moi nous allons à Buenos Aires et je débute avec Aníbal Troilo. Tu sais qui est Troilo ? C’était toi, au bandonéon. Je veux dire : ton continuateur. Nous étions en 1939 et tu étais Dieu depuis 4 ans. Tes films et tes disques connaissaient un succès exponentiel. Maintenant les imbéciles découvrent que tu chantais bien. On se souvient du temps où ils préféraient d’autres chanteurs. Tes salles étaient d’abord vides. Ton voyage en Europe prémonitoire et tes concerts chaque fois plus importants. Ensuite les États-Unis, tes films, Hollywood, l’Amérique centrale et Medellín, la fin de la route… Tu sais une chose… moi non plus je n’aime pas l’avion, et surtout pas ce tacot que tu as pris. Mais… après ton absence les nouveaux personnages de Buenos Aires ont commencé à apparaître. Charlie… Tu as ruiné la vie des chanteurs, ceux qui avaient pour habitude de dire : « C’est pas plus mal que Gardel soit parti, il y a plus de boulot pour nous. » et d’autres leur répondaient : « Faites gaffe, les gars, il reste les disques ! ».

Profitant de ce moment, une nouvelle classe sociale apparaît : “les veuves de Gardel”, ces personnages qui achetaient ou avaient tes disques. Ils passent automatiquement à la radio et deviennent “critiques” ; et en plus ils disent tous qu’ils étaient tes amis, et ils ne t’avaient jamais vu de leur vie. Ces gens constituent une bande organisée dans toute l’Argentine, l’Uruguay, la Colombie, le Vénézuela et bien d’autres pays, cela fait presque 45 ans qu’ils vivent sur toi. Mais là ne se termine pas l’affaire. Après 1936, naissent les Gardélianos, Gardelones, Gardelitos ou Gardeluchos. Ce sont des types bizarres qui utilisent ton sourire, même tes fringues, et ta façon de marcher, de parler, mais ce qu’ils ne peuvent pas faire, c’est chanter comme toi.

Piazzolla à 12 ans avec son bandonéonPiazzolla à 12 ans avec son bandonéonCharlie, je sais que tu vas mourir de rire, au moins. Je peux te dire que la majorité des chanteurs a voulu être Gardel et que Gardel fut tous les chanteurs. Ici le bruit a même couru que tes disques répétaient la nuit, c’est pour ça que tu chantes mieux chaque jour. Je t’en raconte une bonne, Charlie. Certains professeurs de chant du Théâtre Colón font écouter tes disques comme modèle de chant et je suis sûr que tu seras toujours là à nous regarder de là-haut en pensant que tu aurais aimé chanter les grands tangos des années 40. Et puis j’aurais écrit pour toi, je t’aurais fait les arrangements et je jouerais la partie de bandonéon. On fait un malheur, Charlie !

Le seul instrument que je n’utiliserais pas dans l’orchestre, c’est la harpe. Là-haut, tu dois en avoir une collection de toutes les couleurs, Toi qui connais les anges, pourquoi ne leur demandes-tu pas de changer le système et d’ajouter un bandonéon à l’orchestre ? Regarde, il y a déjà le gros Pichuco, Maffía, Laurenz. Mais je m’échauffe trop et je préfère attendre un peu pour être celui qui organise cet orchestre. Je vais travailler, ou comme on dit aujourd’hui, « J’ai un récital ! ».

Je vais penser au gamin Piazzolla quand tu lui as dit : « Maintenant joue la musique d’Arrabal amargo et donne tout ce que tu as ! ». C’était au printemps 1935 et le duo Gardel-Piazzolla était né. Je suis un type qui a de la chance.

Un de ces jours nous nous retrouverons au dernier étage. Attends-moi, mais… ne meurs jamais.

 

Astor Pantaleón Piazzolla

 

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