Origines

 

Les origines du tango restent obscures. Cela commence avec le mot lui-même. Les étymologies sont nombreuses, sans qu’aucune soit conclusive. Les premières, les plus sûres, renvoient à l’Afrique, à l’esclavage et aux tambours :

  • dans plusieurs langues d’Afrique de l’Ouest le mot désigne un espace sacré enclos où ne pouvait entrer que les initiés et où l’on pratiquait danses et cérémonies religieuses au son du tambour
  • le mot aurait également pu désigner l’enclos où étaient parqués les esclaves avant leur embarquement et où ils ne pouvaient se mouvoir que les pieds au sol à cause des chaînes, renvoyant au fait que le tango se danse en prise avec la terre
  • d’après une définition donnée à Cuba en 1836, un tango aurait été une « réunion de Noirs fraîchement débarqués qui dansent au son du tambour »

De ces langues africaines vient également le nom milonga.

D’autres hypothèses, plus proches de nous, sont moins convaincantes :

  • le latin tangere, qui signifie toucher et se conjugue à la première personne du singulier du présent de l’indicatif tango
  • le français tanguer, par analogie avec le mouvement du bateau qui se balance d’avant en arrière ; le tango serait une danse où l’on tangue
  • l’espagnol tangir, jouer d’un instrument
  • l’andalou tanguillo, toupie, qui désigne un style de flamenco.

D’autres hypothèses, très étranges parfois, font par exemple référence au Japon.

En 1866, un journal argentin emploie pour la première fois le terme « tango » pour désigner la chanson La Coqueta.

 

Le tango est né un peu avant 1870 sur les bords du Rio de la Plata, estuaire de deux fleuves, dans une population extrêmement métissée. « Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens descendent des Incas, les Argentins descendent des bateaux », dit-on. Ou bien, plus plaisamment, « Recette pour faire un Argentin : prenez une Indienne, deux caballeros espagnols, trois gauchos métissés, un voyageur anglais, un demi-berger basque, plusieurs esclaves noires et laisser mijoter trois siècles… Avant de servir, ajouter cinq paysans italiens, un Juif d’Europe, un cafetier galicien, trois quarts de marchand libanais et une prostituée française tout entière… laissez reposer une cinquantaine d’années, puis servez glacé et gominé… » (d’après Éric)

Tango dansé entre hommes

L’économie argentine est en plein essor. Le pays, indépendant depuis 1810, a libéré ses esclaves noirs et unifié ses provinces. Il se dote d’une capitale, Buenos Aires, et, en 1880, d’une Constitution fédérale. Dès 1870, elle fait appel à l’immigration européenne pour assurer son développement économique. Le port de Buenos Aires voit alors débarquer plusieurs millions d’immigrants, surtout italiens (notamment des Napolitains qui exerceront plus tard une certaine influence sur les mélodies du tango chanté) et espagnols, mais aussi allemands, français, juifs d’Europe de l’Est, etc. qui vont constituer un prolétariat très pauvre. Tous rêvent de faire fortune sur les terres du nouveau monde mais beaucoup d’entre eux vont bientôt perdre leurs illusions. Ils s’entassent à la périphérie sud de la ville dans d’immenses taudis, appelés conventillos, où ils se mêlent à une population locale miséreuse. Celle-ci est composée essentiellement de deux communautés. Celle des anciens paysans et gauchos (gardiens de bétail) qui ont quitté la pampa (campagne argentine), descendants des populations indigènes d’origine amérindienne ou issues des anciens colonisateurs espagnols, et celles des Noirs, mulâtres et créoles descendants eux des anciens esclaves importés le siècle précédent d’Afrique noire vers les Antilles, les Caraïbes et toute une partie du continent latino-américain.

L’un des premiers groupes de tango, dans les années 1870, était composé de deux afro-argentins, El Negro Casimiro Alcorta au violon et El Mulato Sinforoso à la clarinette, auxquels s’adjoignait souvent un guitariste pour mieux marquer le tempo. Le premier (1840-1913), fils d’esclave, était également danseur avec sa compagne La Paulina et écrivit le fameux tango Cara sucia (sous le titre Concha sucia) et d’autres morceaux qu’il ne signa pas, car cela ne faisait guère à l’époque.

Dans les faubourgs qui se peuplent à vue d’œil, au coin des rues ou plus tardivement dans les cours des conventillos, s’improvisent alors d’humbles petits bals. Avec quelques instruments de musique (flûte, violon, guitare, parfois mandoline, orgue de Barbarie) et les pas de plusieurs danses traditionnelles du monde entier (habanera cubaine, danses andalouses/gitanes, candombé d’origine africaine, contredanse française, polka, folklore tzigane et yiddish, canzione italienne,…) qui mixent tout ensemble les rythmes et les mélodies des européens à ceux des payadores (chanteurs itinérants) et des Noirs des orillas (rives du Rio de la Plata), s’élabore entre 1870 et 1890, à la suite de la payada, une nouvelle danse populaire métissée spécifiquement argentine : la milonga, qui donnera naissance vers 1890-1900 au tango argentin.

Prostituées et clients dansant  (Buenos Aires)La musique au début n’est qu’à danser. Les hommes dansent souvent entre eux. Leur but, disent-ils, est d’abord de s’entraîner pour être meilleurs et être plus à même de séduire les femmes et de se confronter au corps féminin, souvent celui d’une prostituée (car le tango naît dans une ambiance sexuelle, dans les maisons closes). Côté musique, apparaissent à partir de 1880 les premiers tangos-milongas et tangos criollos aux couplets naïfs généralement assez obscènes. Citons quelques titres expressifs : Deux coups sans sortir, Secoue-moi la boutique, Un coup bien tiré, El Queco (Le Bordel) ou encore Dame la lata (Donne-moi le jeton, c’est-à-dire le numéro remis par la mère maquerelle au client qui louait les services d’une prostituée). Le tango était d’ailleurs dansé, dans les bordels et cabarets, souvent pour faire patienter les clients, les mettre en train (parfois avec la femme avec laquelle ils vont monter un peu plus tard…).

Les danseurs s’inspirent de leurs danses traditionnelles pour inventer de nouvelles figures tout en imitant, pour les pasticher, les danses picaresques locales et surtout les danses cadencées des Noirs héritées du candombé africain et de la habanera cubaine, cette dernière étant déjà elle-même une version imitée par les anciens esclaves noirs de la contredanse de leurs maîtres espagnols. Cela donne la milonga canyengue, qui devient ainsi le premier véritable style de tango dansé. Il s’agit à l’époque d’une danse assez vive, loin de la mélancolie et des pas retenus qu’imposera le bandonéon.

C’est l’époque du couteau et du courage, dira le poète Jorge Luis Borges, pour qui ce tango originel des abattoirs et des bordels est le seul authentique.

 

Généalogie du tango

 

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