Guardia nueva

 

Le terme désigne la période qui s’étend des changements imposés par Julio de Caro jusqu’à la mort de Carlos Gardel en 1935. En fait les évolutions stylistiques qui la caractérisent se mettent en place entre 1917 et 1924 : sexteto típico, généralisation des arrangements qui font diminuer la part de l’improvisation, calme du rythme par l’atténuation des syncopes, réduction de la part des sections structurantes (4 phrases de 4 mesures) de trois à deux, importance du tango chanté (tango canción) pas destiné à être dansé,… Le tango se libère de la danse, prend les couleurs diverses (musique, poésie, mode de vie) qui sont toujours les siennes aujourd’hui et devient dans le même mouvement un genre littéraire. On dit qu’il passe « des pieds aux lèvres ». D’un autre point de vue, « la morale envahit les paroles, la sexualité s’éloigne ; on passe d’une érotique des corps à une éthique de la parole » (Dictionnaire passionné du tango).

Le tango sature à cette époque tout l’espace culturel, disques (amélioration des techniques d’enregistrement à partir de 1926), radio, cirque, théâtre (saynètes, comédies musicales, revues), cinéma (c’est l’époque où les chanteurs deviennent vedettes de films). Si le tango reste une danse populaire et interlope dans les faubourgs, on pratique, dans les salons de la bourgeoisie et les endroits chic du centre ville, un tango distingué, « civilisé ». De la même manière on compose toujours des musiques comme au temps de la vieille garde (Siga en Corso d’Anselmo Aleta, Tata viejo de Pedro Maffia), mais les nouveaux modes s’imposent.

 

Compositeurs, chefs d’orchestre et musiciens

  • Julio de Caro (violoniste, 1899-1980), avec ses frères Francisco (1898-1976) et Emilio (1903-1964), est celui qui porte cette révolution, à tel point qu’on la qualifie de decareana. Il met sa formation de musicien classique au service de la complexification du tango.
  • Francisco Canaro (« Pirincho », violoniste, 1888-1964) est l’un des compositeurs/enregistreurs les plus prolifiques de l’époque. C’est lui qui aurait introduit la contrebasse dans les orquestras típicas.
  • Juan Carlos Cobián (« L’aristocrate du tango », « Le Chopin du tango », pianiste, 1896-1953) est le précurseur de la guardia nueva dès avant 1917.
  • Edgardo Donato (violoniste, 1897-1963) continue le style de la guardia vieja à l’époque de la guardia nueva.
  • Osvaldo Fresedo (« El Pibe de la Paternal », bandonéoniste, 1897-1984) garde dans sa musique un tempo lent et marqué qui convient à la danse. Son style lyrique place les violons au premier plan et il s’autorise à utiliser des instruments inhabituels, harpe, vibraphone, batterie. Il laisse plus de mille enregistrements.
  • Pedro Laurenz (bandonéoniste, 1902-1972) « a développé un jeu fougueux, virtuose et complexe, particulièrement innovant dans le développement de la main gauche qui a permis aux arrangeurs d’accorder une place plus grande à la polyphonie » (Dictionnaire passionné du Tango). Il s’est illustré avec tous les musiciens d'avant-garde, de Julio de Caro à Horacio Salgán.
  • Pedro Maffia (« El Pibe de Flores », bandonéoniste, 1899-1967) joue un tango profond, virtuose mais sobre, sans effets.

 

Paroliers/poètes

  • Enrique Cadícamo (1900-1999) se fait, sur un registre nostalgique et désenchanté, le chroniqueur du Buenos Aires nocturne dans un lunfardo manipulé de manière élégante (1300 chansons, dont Anclao en París, Che papusa oí, Madame Ivonne, Muñeca brava).
  • Enrique Santos Discépolo (1901-1951) a défini le tango comme « une pensée triste qui se danse ». Il exprime ses angoisses existentielles dans des paroles assez désabusées, pleines d’humour et de dérision (Malevaje, Cambalache Yira yira Uno, Sin palabras, et surtout Cafetín de Buenos Aires). Il développe deux thématiques sur l'amour, tantôt trahi, tantôt impossible.
  • Celedonio Flores (« Cele », 1896-1947) observe la vie quotidienne du petit peuple portègne et ses transformations. Grâce à une fine compréhension de l’âme humaine, puisant ses sujets dans la vie du quartier il leur confère une dimension universelle (Mano a mano, Viejo smoking, La Puñalada).
  • Alfredo Le Pera (1900-1935) est le parolier de Gardel et meurt dans le même accident d'avion que lui (Melodía de arrabal, Recuerdo malevo, Cuesta Abajo, El Día que me quieras, Volver).
  • Homero Manzi (1907-1951) est le poète du peuple dont il peint la vie comme un paysage (Barrio de tango, Sur, Milonga sentimental, Milonga del 900, Milonga triste, Paisaje, Desde el alma).
  • Manuel Romero (1891-1954) chante la virilité des quartiers louches (Patotero sentimental, Tango porteño, Tomo y obligo). Il est aussi scénariste et réalisateur.

 

Chanteur.se.s

  • Carlos Gardel (« El Francesito », « El Morocho del Abasto », « El Zorzal criollo », « Carlitos », ténor, 1890-1935), réputé né en France sous le nom de Charles Gardès (mais l’Uruguay le réclame également) est devenu un des mythes de l’Argentine. Il est, pour tout un chacun dans le monde entier, la figure essentielle du tango chanté, qu’il représente également au cinéma. « Il se servit des paroles du tango et les transforma en une brève scène dramatique, une scène où, par exemple, un homme abandonné par une femme se plaint, et où – c'est l’un des thèmes les plus tristes du tango – la déchéance physique d’une femme est évoquée. » (Jorge Luis Borges) On ne danse pas sur Carlos Gardel mais le 11 décembre, son anniversaire, qui est aussi celui celui de Julio de Caro, est en Argentine le Jour du Tango.

Carlos Gardel

  • Carlos Acuña (1915-1999) a étudié le chant avec de grands maîtres de l’art lyrique et cela s’entend.
  • Sofía Bozán (« La Negra », « El Alma del Maipo », 1904-1958) n’a enregistré qu’une trentaine de titres, mais elle est aussi une actrice et une danseuse. Sa gouaille et sa présence en scène firent d’elle presque l’égale de Gardel.
  • Charlo (baryton, 1906-1990) a laissé plus de mille enregistrements.
  • Ignacio Corsini (« El Caballero cantor », ténor, 1891-1967) est né en Sicile, a été ouvrier agricole dans la pampa et a tourné dans de nombreux films.
  • Ada Falcón (« L’impératrice du tango », 1905-2002) ne chante presque qu’avec Canaro dont elle est la maîtresse et mène une vie de star hollywoodienne, puis disparaît en distribuant ses biens autour d'elle avant de se faire bonne sœur recluse.
  • Francisco Fiorentino (« Fiore », 1905-1955) est une des voix majeures du tango. Il a chanté avec Troilo avant de voir son orchestre dirigé par Piazzolla.
  • Libertad Lamarque (« La Reine du Tango », soprano, 1908-2000)
  • Augustin Magaldi (1898-1938)
  • Azucena Maizani (« La Ñata gaucha », « Azabache », 1902-1970) chante costumée en homme.
  • Tita Merello (« La Morocha argentina », « La Negra », « Tita de Buenos Aires », soprano, 1904-2002) affirmait que « chaque tango est une petite pièce de théâtre. »
  • Rosita Quiroga (« La Piaf du faubourg portègne »,1896-1984) enregistra presque exclusivement de 1922 à 1931. Son style ironique, entre parlé et chanté, installe une ambiance assez intimiste.
  • Mercedes Simone (« La Dama del Tango », mezzo soprano, 1904-1990) enregistre 250 tangos dans un style élégant, distingué, sobre.
  • Tania (« La Actriz del tango », mezzo-soprano, 1893-1999) partagea la vie de Discépolo. Elle ne vint au tango qu’à la trentaine.

 

L’époque de la guardia nueva est le moment où le tango devient la musique et la danse identitaires de Buenos Aires et où les autres musiques argentines rejoignent le rang des folklores.

C’est aussi le moment où le tango s’exporte le plus. Par exemple, du fait que de nombreux émigrants étaient juifs ashkenaze et qu’ils avaient participé comme les autres à la naissance de la musique, il n’est pas étonnant que se développe en Europe centrale un tango yiddish autour de la clarinette klezmer et du violon (Papirosn, Friling). En ce XXe siècle bizarre et parfois atroce, on écrivit et chanta des tangos dans les ghettos et jusqu’à Auschwitz.

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