Guardia vieja

 

 

L’expression désigne le tango entre les années 1890 et 1920. Le bandonéon, débarqué avec les marins allemands, devient l’instrument central, ralentit le tempo, rend la musique mélancolique et modifie la danse dans le sens d’une retenue dans les pas.

La population des deux villes, Montevideo et Buenos Aires, a explosé. Par suite, au début du XXe siècle, le tango connaît un essor exponentiel dans les faubourgs. Tango dans un patio, 1908Des bals populaires plus ou moins clandestins s’organisent un peu partout, dans de sombres cafés flanqués d’une piste de danse ou dans les peringundines (bastringues), sortes de guinguettes de mauvaise réputation qui commencent à s’installer en nombre dans le parc de Palermo. Tout ce que la zone compte de guapos (gouapes), compadritos (petites frappes) et autres cafishios (proxénètes) qui s’expriment en lunfardo, quand ce n’est pas tout simplement à coups de couteau, se réunit dans ces lieux de brassage et de détente propices aux rencontres et à tous les bons coups. Le petit peuple des exclus et des miséreux en tous genres se retrouve dans cette nouvelle culture tango qui unifie leur diversité. Toutefois dans les villes le tango est encore en concurrence avec les musiques et les danses de la campagne.

Les tout premiers orquestas típicas (orchestres typiques construits autour du bandonéon, avec adjonction du piano en remplacement de la guitare) apparaissent sur les estrades dans la première décennie du XXe siècle, introduisant une tonalité musicale plus sombre et plus mélancolique, plus souvent sous la forme d’un quartet que du sextet des années 20. La danse se codifie petit à petit en générant des figures de plus en plus sophistiquées. Certains cajetillas, c’est-à-dire des fils de bonne famille tout prêts à s’encanailler pour découvrir les bas-fonds et y séduire éventuellement quelque petite milonguita, commencent à s’approprier la danse et à l’introduire dans les maisons closes bourgeoises du centre ville de Buenos Aires. Certains déjà regrettent que le tango commence à s’embourgeoiser. De l’autre côté du fleuve, à Montevideo, les premières academias, qui deviendront plus tard des salles d’enseignement et de pratique du tango, commencent à fleurir.

Le tango commence à s’exporter. Dans toute l’Amérique du Sud, y compris même au Brésil. Dans les ports européens, des marins argentins propagent les premières partitions. En 1906, lors d’une escale à Marseille, ils laissent notamment derrière eux La Morocha d’Enrique Saborido et El Choclo d’Angel Villoldo. Barcelone également est touchée. L’année suivante, des producteurs de disques et quelques musiciens de la génération dite de 1910 viennent à Paris pour faire graver les premiers enregistrements de tango. De jeunes bourgeois argentins en voyage à Paris font également connaître cette nouvelle danse dans les milieux parisiens cosmopolites avides de culture exotique et de sensualité latine. À partir de 1910, quoique jugé indécent par l'Église catholique, le tango fait fureur dans les salons parisiens à la mode. Une véritable tangomania s’empare bientôt de toute l’Europe. Les États-Unis y cèdent eux aussi très vite.

La guardia vieja se clôt avec avec le premier tango canción, Mi Noche triste, interprété par Carlos Gardel, qui impose la figure du chanteur de tango très expressif. Alors que dans la guardia vieja, comme le souligne Jorge Luis Borges, la « façon de chanter consistait en un contraste […] entre les paroles, souvent ensanglantées, et l’indifférence du chanteur. »

 

Compositeurs, chefs d’orchestre et musiciens

  • Vicente Greco (bandonéoniste, 1888-1924) est l’un de ceux qui introduisent l’instrument dans le tango. Il grave le premier tango joué par un orchestre, Don Juan d’Ernesto Ponzio, au milieu des années 1900.
  • Juan Maglio (« Pacho », bandonéoniste, 1881-1934) est le premier à utiliser toutes les touches. Il enregistre en 1912 le premier solo de bandonéon (La Sonámbula de Pascual Cardarópoli).
  • Eduardo Arolas (« El Tigre del Bandoneon », 1892-1924) enrichit le jeu de l’instrument. Il mène une vie tragique, mourant à trente-sept ans dans des circonstances peu claires.
  • Ángel Villoldo (guitariste, violoniste, pianiste, harmoniciste, 1861-1919) Poète, conducteur de chevaux, payador, écrivain, dramaturge, journaliste, compositeur, acteur, clown, chanteur, danseur, il a été le premier à mélanger des airs de habaneras, des mazurkas, des tanguillos espagnols (une forme de flamenco) et des milongas. Il écrivit El Choclo et, venu en France en 1907 avec Alfredo Gobbi (chanteur, compositeur, 1877-1938) et son épouse Flora Rodriguez (?-1952) pour l’enregistrer, il y resta sept ans.
  • Enrique Saborido (pianiste, 1876-1941) œuvra comme enseignant autant que comme compositeur et fut de ceux qui firent connaître le tango en Europe. Il est également un danseur, avec Lola Candales.
  • Roberto Firpo (pianiste, 1884-1969) introduisit le piano dans les orquestras típicas.
  • Agustín Bardi (violoniste, pianiste, 1884-1941) est un compositeur important, encore joué aujourd’hui.
  • Eduardo Vicente Bianco (violoniste, 1892-1959) et Juan Bautista Deambrogio (« Bachicha », bandonéoniste, 1890-1963) formèrent un temps un orchestre réputé à Paris. Le premier afficha ensuite sa sympathie pour les fascistes et les nazis. La vie de Bachicha est plus sage.

 

Paroliers/poètes

  • Juan Andrés Caruso (1890-1931), après avoir été un mauvais garçon, écrivit les paroles de certains des tangos les plus célèbres, comme Densengaño ou La Última Copa. Il fut également dramaturge (Nobleza de Arrabal).
  • Pascual Contursi (1888-1932) est l'auteur de Mi Noche triste.

 

 Danseurs

  • El Cachafaz (Ovidio José « Benito » Bianquet, 1885-1942)
  • Carmencita Calderón (1905-2005)
  • Elías Alippi (1883-1942) était également acteur et metteur en scène de théâtre et de cinéma.
  • Casimiro Aín (« El Vasquito », « El Lecherito », 1882-1940) appartint au groupe de ceux qui firent voyager le tango jusqu’à Paris.

 

Orquestra Eduardo ArolasOrquestra Eduardo Arolas

 

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