Origines du tango

 

Le tango, musique bégayante et danse solennelle, dont nous devrions déclarer l’origine divine ou semi-divine, et découvrir le fondateur en quelque dieu banlieusard […] des renfoncements, des beuveries, des comités électoraux, des maisons borgnes, des feutres mous portés sur le côté. (Jorge Luis Borges)

 

Les origines du tango restent obscures. Cela commence avec le mot lui-même, rencontré pour la première fois dans son acception musicale en 1823 à La Havane (Cuba). En 1866, un journal argentin emploie pour la première fois le terme tango pour désigner une chanson, La Coqueta.

Les étymologies proposées sont nombreuses, sans qu’aucune soit conclusive. Les plus sûres renvoient à l’Afrique et à l’esclavage (et il est vrai, vous le verrez plus bas, que les Afro-argentins jouèrent un rôle essentiel dans la naissance du tango) :

  • dans plusieurs langues d’Afrique de l’Ouest le mot désigne un espace sacré enclos où ne pouvait entrer que les initiés et où l’on pratiquait danses et cérémonies religieuses au son du tambour
  • le mot a également pu désigner l’enclos où étaient parqués les esclaves avant leur embarquement et où ils ne pouvaient se mouvoir que les pieds au sol à cause des chaînes, renvoyant au fait que le tango se danse en prise avec la terre
  • d’après une définition donnée à Cuba en 1836, un tango aurait été une « réunion de Noirs fraîchement débarqués qui dansent au son du tambour ». En 1789 une proclamation gouvernementale avait interdit les rassemblements « tango » des Noirs et des basses couches sociales sur le port de Buenos Aires.

De ces langues africaines vient également les mots canyengue et milonga. En « Afrique du Sud-Ouest, la milonga est le rituel complexe qui, dans les villages, permet de régler les conflits entre les habitants tous réunis pour la circonstance sous le grand arbre : s’échangent palabres, énigmes, métaphores, tandis que tambours et chants jouent un rôle majeur en intercédant auprès des dieux. [… Le mot] prend dans la bouche des Blancs le sens de “pagaille”, de “fête bruyante” et de bruit que font les Noirs » (Dictionnaire passionné du tango).

D’autres hypothèses concernant le terme tango, bien que plus proches de nous, sont moins convaincantes :

  • le latin tangere, qui signifie toucher et se conjugue à la première personne du singulier du présent de l’indicatif tango ; le fait est que le tango est la seule danse de couple où les partenaires s’étreignent.
  • le français tanguer, par analogie avec le mouvement du bateau qui se balance d’avant en arrière ; le tango serait une danse où l’on tangue (en fait non, mais peut-être plus à l’origine).
  • l’andalou tanguillo, toupie, qui désigne un style de flamenco, qui a effectivement joué un rôle dans la naissance du tango. Notons par ailleurs que le terme tango désigne l’un des innombrables palos (styles de chant) du flamenco. Remarquons qu’il peut être établi de nombreux parallèles entre flamenco et tango argentin, « en un va-et-vient d’influences réciproques depuis le XIXe siècle (peut-être avant), ainsi qu’en témoigne le nom de Cantes de Ida y Vuelta (chants d’aller-retour) donné à un groupe de palos flamencos, voisin du groupe des tangos, et dont les noms sont empruntés à l’aire latino-américaine : guajiras, vidalitas, milongas, rumbas. » (Wikipedia)

D’autres hypothèses, très étranges parfois, font par exemple référence au Japon (dont une ancienne province se nomme ainsi et qui est devenu depuis, il est vrai, l’un des pays essentiels de la danse).

Dessin “humoristique” illustrant le “tango des Noirs”

Ce dessin satirique, caractérisé par un racisme dévalorisateur de type « Y a bon Banania », est néanmoins un document historique important car il confirme l’ascendance africaine du tango. Il illustre cette phrase de Jorge Luis Borges, qui paraphrase l’historien Vicente Rossi : « Toute la population noire de Palermo […] dansa [la milonga] d’abord sans s’enlacer (cela s’appelle le tango lubolo), chaque danseur dansant avec son ombre. » Rossi parlait de cortes, d’esquives (quites) et de ruptures (quebraduras). De plus l’image montre bien la prise avec la terre.

 

Le tango est né un peu avant 1870 sur les bords du Rio de la Plata, estuaire de deux fleuves, dans une population extrêmement métissée. « Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens descendent des Incas, les Argentins descendent des bateaux », dit-on. Ou bien, plus plaisamment encore, « Recette pour faire un Argentin : prenez une Indienne, deux caballeros espagnols, trois gauchos métissés, un voyageur anglais, un demi-berger basque, plusieurs esclaves noires et laisser mijoter trois siècles… Avant de servir, ajouter cinq paysans italiens, un Juif d’Europe, un cafetier galicien, trois quarts de marchand libanais et une prostituée française tout entière… laissez reposer une cinquantaine d’années, puis servez glacé et gominé… » (d’après Éric) Il en est de même à Montevideo, l’autre ville du tango, sur la rive opposée du Rio de la Plata : en 1908, 30% de ses habitants étaient nés à l’étranger.

Danseurs au Pavillon Rose de Buenos AiresL’économie argentine est en plein essor. Le pays, indépendant depuis 1810, a libéré ses esclaves noirs et unifié ses provinces. Il se dote d’une capitale, Buenos Aires, et en 1880 d’une Constitution fédérale. Dès 1870, elle fait appel à l’immigration européenne pour assurer son développement économique. Le port de Buenos Aires voit alors débarquer plusieurs millions d’immigrants, surtout espagnols et italiens (notamment des Napolitains qui exerceront plus tard une influence prégnante sur les mélodies du tango chanté), mais aussi allemands, français, juifs d’Europe de l’Est, etc. qui vont constituer un prolétariat très pauvre. Tous rêvent de faire fortune sur les terres du nouveau monde mais beaucoup d’entre eux vont bientôt perdre leurs illusions. Ils s’entassent à la périphérie sud de la ville dans d’immenses taudis, appelés conventillos, où ils se mêlent à une population locale miséreuse. Celle-ci est composée essentiellement de deux communautés. Celle des anciens paysans et gauchos (gardiens de bétail) qui ont quitté la pampa (campagne argentine), descendants des populations indigènes d’origine amérindienne ou issues des anciens colonisateurs espagnols, et celles des Noirs, mulâtres et créoles descendants des anciens esclaves importés le siècle précédent d’Afrique noire vers les Antilles, les Caraïbes et toute une partie du continent américain.

Dans les faubourgs qui se peuplent à vue d’œil, au coin des rues ou, bien plus tard, dans les cours des conventillos, s’improvisent d’humbles petits bals. Avec quelques instruments de musique (flûte, violon, guitare, parfois mandoline ou orgue de Barbarie) les orchestres qui mixent tout ensemble les rythmes et les mélodies européennes (flamenco, polka, mazurka,…) à ceux des payadores (chanteurs itinérants) et des Noirs des orillas, élaborent entre 1870 et 1890, à la suite de la payada, une nouvelle musique populaire métissée spécifiquement argentine : la milonga, qui donnera naissance vers 1880-1890 au tango argentin. Il s’agit à l’époque d’une forme assez vive, loin de la mélancolie et des pas retenus qu’imposera le bandonéon.

Les danseurs immigrants s’inspirent de leurs danses traditionnelles pour inventer de nouvelles figures tout en imitant, pour les pasticher, les danses picaresques locales et surtout les pas cadencés des Noirs hérités du candombé afro-uruguayen et de la habanera cubaine, cette dernière étant déjà elle-même une version imitée par les anciens esclaves noirs de la contredanse de leurs maîtres espagnols. Cela donne la milonga canyengue, le premier style de tango, dont la musique au début n’est qu’à danser.

Danseurs pratiquant le tango entre euxLes hommes pratiquent souvent entre eux. Cela est dû au fait que la population portègne est constituée majoritairement d’hommes (52 à 56 % selon les années de recensement). Ils affirment aussi que leur but est d’abord de s’entraîner pour être meilleurs et être plus à même de séduire les femmes et de se confronter au corps féminin, souvent celui d’une prostituée. En effet le tango est à l’époque dansé dans les maisons closes, où il est utilisé pour faire patienter les clients ou les mettre en train avec la fille avec laquelle ils vont monter un peu plus tard. Jorge Luis Borges offre une autre interprétation à cette danse entre hommes, il a « pu observer dans [s]on enfance à Palermo […] que le tango était dansé au coin des rues par des couples d’hommes, parce que les femmes du peuple ne voulaient pas se commettre dans cette danse de filles perdues. » Toujours est-il qu’un décret municipal interdira en 1916 la danse entre hommes dans les bals publics.

Dans les années 1870 paraît Bartolo, l’un des premiers tangos, qui sera enregistré plus tard, en 1905, par Diego Munilla. Son titre et ses paroles ont des connotations pornographiques. C’est d’ailleurs assez général : les premiers tangos-milongas et tangos criollos présentent des couplets naïfs généralement assez obscènes. Citons quelques titres expressifs : Deux coups sans sortir, Sacudime la Persiana (Secoue-moi la boutique), El Fierrazo (Un coup bien tiré), El Queco (Le Bordel) de Lino Galeano ou encore Dame la lata (Donne-moi le jeton a) de Juan Perez (1883).

En 1876 un tango-candombe intitulé El Merenguengué connaît une grande popularité jusqu’à devenir un grand succès du carnaval afro-argentin de février de cette année-là. Il est joué par une guitare, un violon et une flûte, en plus des tambours traditionnels du candombe afro-uruguayen.

L’un des premiers groupes de tango, dans les années 1870, était composé de deux afro-argentins, El Negro Casimiro Alcorta au violon et El Mulato Sinforoso à la clarinette, qui s’adjoignaient souvent un guitariste pour mieux marquer le tempo. Le premier (1840-1913), fils d’esclaves affranchi, était également danseur avec sa compagne La Paulina et écrivit en 1884 les fameux tangos Cara sucia (sous le titre Concha sucia), Entrada Prohibida, et d’autres morceaux qu’il ne signa pas, car cela ne faisait pas à l’époque (d’autres, plus tard, ne se gênèrent pas pour signer ses œuvres).

Dessin de 1899Le premier enregistrement existant d’un tango, La Canguela, d'auteur inconnu, date de 1889 et se trouve au Musée de la Ville de Rosario.

Gabino Ezeiza (1858-1916), afro-argentin, est considéré comme le premier payador urbain (El Tango patagonés, 1905). Il introduisit le rythme de la milonga dans la payada.

Higinio Cazón (1864-1914), payador afro-argentin lui aussi, fonda un orchestre de tango avec Ángel Villoldo et grava l’un des premiers tangos enregistrés de la guardia vieja (El Taita, 1905).

Rosendo Mendizábal (pianiste, 1868-1913), un autre afro-argentin, écrit en 1896 le premier tango dont nous possédons une partition (avec enregistrement du droit d’auteur), El Entrerriano. Son frère Sergio, également compositeur et danseur de grande classe, meurt dans un bar, sa guitare sur les genoux.

Quelques danseurs célèbres des origines : Francisco Ducasse (avec sa partenaire Mimí Pinsonette), El Flaco Saúl, Pedrín (« La Vieja »), Pancho Panelo. Parmi les danseuses de l’époque, citons La Parda Deolinda, La Parda Loreto, La Parda Refucilo, La Parda Flora (pardo signifie brun), La Gaucha Manuela, Juana Rebenque, Rosa & Maria Balbina. Luciana Acosta (« La Moreyra ») était la fille de gitans andalous et dansait avec son amant et souteneur Bautista Salvini (« El Civico »).

Joaquina Marán (« La China Joaquina ») fut impliquée dans le meurtre du danseur Fernando Ramayón par un autre de ses amants, El Ñato Posse (ñato signifie camus, allusion encore à des traits négroïdes). Le  tango Joaquina que lui dédia Juan Bergamino (1875-1959), influencé par le ragtime, était sous-titré « musique rêvée pour danser le tango argentin ».

Juan Filiberto (« Mascarilla ») fut le père du compositeur de la guardia vieja Juan de Dios Filiberto (1885-1964, Quejas de bandoneón, Caminito, Malevaje, Clavel del aire).

Arturo de Nava (ou Navas, 1876-1932), également acteur de rue, circassien, guitariste, chanteur (baryton), payador (comme son père Juan 1856-1919), compositeur et chanteur, est le seul maestro de cette époque dont nous possédons des photographies en train de danser.

Arturo de Nava dansantArturo de Nava (1903)

Ingénieur électricien, boxeur, escrimeur, champion d’aviron, l’un des premiers aérostatiers et aviateurs latino-américains, mort dans un crash, Jorge Newbery (1875-1914) fut également un fin danseur et de nombreux tangos lui sont dédiés.

C’était l’époque « du couteau et du courage », dira le poète Jorge Luis Borges, pour qui ce tango originel des abattoirs et des bordels est le seul authentique.

 

Généalogie du tango

Généalogie du tango

 


 

a. le jeton donné par le client à la prostituée en échange de sa prestation, et qui permettait à cette dernière ensuite de récupérer une partie de la somme auprès du tenancier de la maison close.

 

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